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Blog des amis du 4RH

Blog des amis du 4RH

Blog d'un ancien sous officier d'active du 4e RH de 1956 à fin 1959. ce blog est un blog qui cherche à regrouper les anciens de ce régiment de la guerre d'Algérie à ceux à nos jours jusqu'en 2011. bienvenue à tous!

Mes souvenirs du Putsch du 21 avril 1961

 

Mes souvenirs du Putsch du 21 avril 1961

 

 

            En octobre 1960, servant comme lieutenant ORSA à la Compagne Saharienne Portée des Oasis, je suis pressé par le bureau d’arme de l’ABC de devoir aller me ressourcer au sein d’unités régulières ( !) ; je demande et obtiens ma mutation au 4eRégiment de Hussards que je rejoins le 27 octobre, quittant ainsi avec un immense regret mon peloton saharien.

            Ce régiment, équipé de chars M24 (SHAFFEE), très opérationnel, est implanté dans le Quartier Frontière (Q.F.) de Souk-Ahras (voir carte), le long du barrage électrifié de la ligne Morice (comprenant jusqu’à 9 réseaux/obstacles). Après plusieurs déplacements dans ce secteur, il est, en avril 1961, stationné à Gambetta (PC du régiment).

            A l’intérieur de ce Q.F., dans une ferme fortifiée, le poste de Colonna, est établi le 2eescadron du 4eRH, dont j’ai pris le commandement après l’attaque généralisée des postes frontières du 27 au 28 novembre 1960.[1] Ce secteur est sous l’autorité directe du chef de bataillon Viaouet, du 15/3, dont le PC est accolé au poste de Colonna.

            Le 4eRH est formé d’appelés et de rappelés, qui, souvent engagés le long du barrage et au sein de cette zone interdite -librement parcourue par les rebelles-, accomplissent leur devoir dans un esprit de discipline remarquable, comme ceux du 15/3 R.Infanterie, de l’Artillerie et du Génie. Cependant, une certaine baisse de moral se fait sentir, surtout parmi les cadres officiers et sous-officiers du secteur, comme partout en Algérie d’ailleurs depuis 1958-59, en particulier inquiets des rumeurs d’abandon de l’Algérie, après les surprenantes déclarations du chef de l’Etat, le général De Gaulle, alors que notre action, dans cette zone difficile (4eRH, 153ed’Inf., artilleurs et sapeurs) a été pleinement remplie et réussie, militairement parlant.

            Les gros bataillons de l’ALN (19e, 29eet 39eFaïlek) répartis le long de la frontière géographique de Tunisie, à l’intérieur et de part et d’autre de Sakiet-sidi-Youssef, se gardent depuis quelques semaines de mener des actions spectaculaires, devenues suicidaires (comme en novembre 1960). En effet, la dernière affaire sérieuse se déroule dans la nuit du 13 au 14 mars 1961, où le poste de Sidi-Boutbouk (M’Raou II), réduit sommairement fortifié, constitué d’un groupe de chars et d’une batterie de 105 (dont la mission est d’assurer la protection « feux » du gros poste de Bordj M’Raou) est attaquée par une forte katiba.[2] Grâce a une piste en dur, superbement aménagée par le Génie depuis Colonna jusqu’à Sidi-Boutbouk, je peux dégager ce poste avec un peloton de chars sans grande difficulté et surtout sans casse de notre côté, le déboulé des M24 sur cette véritable "autostrade" ayant été déterminant pour rompre l’attaque de l’ALN.

            Le secteur est donc à présent plutôt calme, nos hommes sont parfaitement aguerris. Il convient de noter cependant que , depuis quelques semaines, un petit groupe d’officiers est arrivé à Colonna, sans mission particulière, dont un officier supérieur parachutiste légion, le commandant X..., qui porte, sur sa barrette de décorations, une impressionnante "palmeraie"...

            A cette époque, je m’entraîne au tir à l’arme de poing et au fusil Garand, en prévision des finales du Championnat de tir d’AFN, qui doivent se dérouler à Bône les 20 et 21 avril 1960. Cet officier me propose très gentiment son colt 45 bien supérieur au Mac 50 que j’utilise, et je l’accepte volontiers.

            Or, vers le 17 avril, le commandant, avec beaucoup de regret, me demande de récupérer son arme, me fait très vite ses adieux après m’avoir dit : « Je vous expliquerai plus tard ». Stupidement je n’ai aucune réaction.

            Le 19 avril, avec ma Jeep, mon conducteur et mes armes, je rejoins Bône, participe aux finales le 20, y remporte le titre au fusil, et fête ensuite ma victoire avec plusieurs camarades dans l’hôtel où nous logeons sur la Corniche de cette adorable ville côtière, que les cadres connaissent bien car parfois mis au repos pour quelques heures de détente bien méritées, après les longues nuits de veille dans les postes (Hôtel Les Cigogniaux).

            Lorsque, très tôt, le matin du 21 avril, nous sommes réveillés par de puissants haut-parleurs montés sur véhicules militaires diffusant inlassablement l’annonce d’un Putsch qui vient d’éclater à Alger ! Il faut attendre ainsi, dans une certaine fébrilité où se mêlent sentiment d’inquiétude, de satisfaction... et d’interrogation, le 22 avril où les tireurs classés reçoivent des mains du général Ailleret leurs médailles sur le stade de Bône, avec l’ordre de rejoindre au plus vite nos unités.

            Le retour sur Colonna s’effectue à tombeau ouvert. Je ne fais que songer, fou de joie, aux possibilités qui vont nous être offertes : pouvoir enfin riposter aux actions de tous ces bataillons de l’ALN sur lesquels il était « interdit d’exercer des droits de poursuite » ! L’ALN pouvait, depuis la Tunisie, en toute impunité, attaquer et harceler nos positions. Nous ne pouvions que (mal) y répondre, et surtout ronger notre frein ! Et il n’y avait, dans mon esprit, aucune autre arrière pensée... Aussi, ce soir du 22, au PC de Colonna, les réunions, breifing, contacts radios et téléphoniques vont se multiplier. Les informations aux hommes sont strictement réduites à l’essentiel : rien ne doit modifier notre mission première qui est de rester encore plus vigilant et attentif aux éventuelles réactions de nos adversaires, les bataillons de l’ALN, le long de la frontière.

            Nous apprenons que notre régiment a été l’un des premiers à se joindre au Putsch des généraux d’Alger. Il n’y a aucun mouvement au sein de l’escadron qui, avec ardeur, très professionnellement se prépare à présent... à tout ! Mais aucun état d’âme ne se dévoile, aucune manifestation d’ordre politique, aucune réaction aux émois des autorités d’Alger et de Paris dont nous sommes, maintenant heure par heure, tenu au courant par les informations radio. Ceci est tout particulièrement remarqué parmi nos appelés : nos hommes comprennent bien qu’étant dans cette zone interdite très sensible, engagés dans des unités de combat dont la mission cruciale est de se défendre, mission parfaitement appliquée avec tous les camarades des autres armes du secteur, pas un seul d’entre eux n’a eu l’idée ou la moindre intention de retourner ses armes contre leurs cadres officiers ou sous-officiers, comme se plait à le faire accroire une certaine presse encore aujourd’hui.

            Le lendemain je crois, le 23 avril (c’est le jour de la St Georges, ma fête et celle de la Cavalerie) je suis contacté par le chef d’escadrons Bourgues, officier en second du régiment, qui s’est désolidarisé du mouvement séditieux, a rejoint le Rocher Noir à Reghaïa et qui exhorte par téléphone les capitaines commandant les escadrons du 4eRH, l’un après l’autre, à « refuser l’aventure »... Je ne peux lui répondre objectivement.[3]

            Nous essayons de multiplier nos activités militaires dans notre zone, afin d’occuper les équipages (patrouilles, liaisons avec nos postes périphériques de M’Raou II et M’Zaret). A 20h, je réalise brusquement que l’escadron n’a pas été ravitaillé en essence !

            Ce même jour, vers 23h45, pendus à nos radios, nous entendons tous le fameux appel à la population française lancée par le Premier ministre, Michel Debré, qui s’excite dans une incroyable exhortation dont les accents rappellent ceux des Révolutionnaires de 1789 ! Il prononce sa dernière phrase célèbre, je le cite : « Dès que les sirènes retentiront, allez-y à pied ou en voiture, convaincre etc. ». C’est alors qu’un des chevaux du Maghzen -dont l’écurie jouxte l’arrière de la popote- se met à hennir très fortement !Et j’entends un de mes jeunes maréchal des logis (probablement Parisien) s’esclaffer brutalement en criant : « Eh ! patate, t’a oublié les chevaux ! ».

            Cette exclamation, joyeusement insolente, reflète ce soir là l’attitude et le comporte­ment dont vont faire montre appelés et engagés de ce régiment qui, au cours des trois jours qui vont suivre, auront été exemplaires : il ne faut jamais cesser de le dire, alors que depuis plus de 40 ans, les médias spécialisés tentent de faire accroire que « l’action des soldats du contingent a largement contribué à l’échec du mouvement, et à sauver la France ».

            Il me paraît nécessaire, aujourd’hui encore, de témoigner et rendre hommage à ces appelés du contingent en général, et ceux du 2/4eRH en particulier. Oui, sans doute parmi les "fatigués", planqués dans les villes et grosses bourgades, autour de certains états-major, on peut admettre, sans l’accepter, que l’inaction, l’ennui, poussaient certains minoritaires à réagir de la manière que l’on sait.

            Ces agissements ne pouvaient toucher les hommes de notre secteur. Pourquoi ? Parce que les décisions de nos politiques en France ont très vite bloqué nos ravitaillements en carburant, munitions, vivres et courrier, de sorte que cet embargo et ces décisions particulièrement graves et irresponsables auraient pu, dans notre secteur situé en zone infestée par nos adversaires, avoir des conséquences désastreuses. Car, privés d’unité de feu et de carburant, les postes de Colonna, de Sidi-Boutbouk, de M’Zaret, Bordj M’Raou et Sakiet-sidi-Youssef, pouvaient très facilement être investis et réduits par l’ALN si celle-ci -massée à la frontière-, avait seulement voulu faire preuve du début d’un commencement d’action mordante, comme savaient si bien le réaliser les Viets en Indochine. Et d’ailleurs, aussi les Mouhahidjines de l’intérieur, dont j’avais déjà vécu auparavant, de façon très dure, le souvenir de leur engagement, de leur combativité, alors qu’ils se battaient avec peu de moyens, dans des conditions rigoureuses et souvent désespérées.

            Nous étions donc "désarmés", mais les "furieux" bataillons de Boumediene ne se sont vraiment pas distingués durant cette période. Car, cantonnés massivement dans leurs casernes, très inactifs, rongés par de graves problèmes de mœurs, leur hiérarchie, enfin consciente de l’impossibilité d’emporter sur les postes du barrage une victoire décisive ( !) avaient "très courageusement" décidée de ne plus rien tenter contre nos forces, et d’attendre ainsi tranquillement le résultat des tractations à Evian… Il faut en effet savoir qu’habituellement dans la journée patrouillaient régulièrement le long des crêtes nos équipages de chars M24 présentant... le cul des tourelles de 75 aux combattants de l’ALN, visibles à oeil nu, répartis sur les pentes du Djebel Arbaïne Ouli, du Bled Bir Bassou sur la frontière géographique côté tunisien avec échange, de surcroît, de par et d’autre de vigoureux... bras d’honneur, assortis d’insultes algéro-françaises savoureuses !

            Mais, mais, le soir venu, de retour à Colonna, l’ambiance devenait bien différente. Aussi, dès le 24 avril, avec un carburant plus que restreint, qu’allions-nous pouvoir faire ? Certaines initiatives vont tendre à tromper les "fells", dont celle-ci : très vite, sur quelques Jeeps de l’escadron sont arrimées des silhouettes de char grandeur nature, confectionnées à l’aide de chevrons de bois et de toile de sac, le tout peint en vert armée. Ce leurre, forcément utilisé au crépuscule sur les Jeeps aux moteurs rugissants poussés par des boîtes de vitesse crabotées pouvaient faire illusion auprès de nos amis des faïleks voisins ; cela est tout de même un peu léger ! et rien, rien ne se passe.

            Nous ne recevons aucun ordre opérationnel émanant du PC de Colonna, encore moins de Gambetta. Toutes les activités sont stoppées (patrouilles blindées, embuscades, etc.). Le lendemain ou le surlendemain (je n’en a pas le souvenir précis), nous sommes informés, toujours par radio, de l’échec du Putsch et il est annoncé la venue du chef de corps qui va ainsi rencontrer ses commandants d’unités, à tour de rôle, en présence de leurs cadres.

            Pour ce qui me concerne, l’entrevue est très brève, me demandant d’exprimer mon sentiment sur mon choix ( !) :

 - me ranger sous l’autorité du Gouvernement français,

            ou

 - rejoindre la sédition.

            Je lui réponds très respectueusement que je n’ai rien à déclarer sinon que d’attendre, venant de mon chef de corps, ses ordres que j’exécuterai sans état d’âme. Les instants qui suivent sont tendus, silencieux, les regards fixes. Je lui redemande ses ordres, avec insistance. Il me les donne enfin, en m’enjoignant « d’obéir aux déclarations du général De Gaulle, suprême pouvoir légitime de l’Etat français, et sous l’autorité duquel il vient de placer son régiment, le 4ede Hussards ».

            Je le salue alors en lui déclarant que j’obéis à son ordre. L’un de mes sous-officiers (le seul), hurle alors un « Vive De Gaulle ! », avec un épouvantable accent germanique... Il faut reconnaître que, paradoxalement, beaucoup plus que par quelques actions désespérées qui se produisent dans certaines unités, nous étions pleinement impliqués dans les réactions induites par ce putsch avec le seul souci, sur le terrain, de poursuivre, coûte que coûte, notre mission.

            Ainsi va se terminer, ce jour, l’intense expérience du Putsch d’avril. Il ne serait pas honnête d’analyser, aujourd’hui, les sentiments vécus à l’époque des faits sans reconnaître qu’ils étaient empreints d’espoir face aux manœuvres et mensonges de l’Etat français, mais qui, cependant, ne pouvaient justifier les débordements et excès qu’ils allaient inévitablement entraîner. Je n’ai pas vécu les bouleversements de l’après putsch... avec les drames de l’OAS.

            Le 4ede Hussards sera le premier régiment de l’Arme à se désolidariser de la dissidence et choisi pour assurer la sécurité du général Ailleret, commandant les Armées françaises en Algérie. Formidable volte face !

            Mon escadron sera quelques semaines après replié sur le poste de Battoum, situé sur le barrage électrifié, à une dizaine de kilomètres au sud de Gambetta. Il y aura encore des moments pénibles, soumis à des missions statiques qui nous font plus "recevoir" des coups que les donner, alors que les ordres d’abandon se multiplient.

            Le sort de nos harkis est de plus en plus inquiétant, les ordres de reversement des FSNA dans les Groupes Mobiles de Sécurité, futures unités de l’Armée algérienne, sont suffisamment explicites ! Un soir, le sous-officier adjoint de ma harka (une trentaine d’hommes anciens rebelles et ralliés), le Mdl/chef M..., me soumet son projet d’envoyer en mission très particulière la harka en Tunisie, direction plein sud et sans armes ! Chose dite et aussitôt faite : après une absence de près de 48 heures, non justifiée au PC de Gambetta, l’escadron ne possédait plus de harka ! J’ai toujours respecté ma hiérarchie pour ne pas vouloir m’étendre sur les folles réactions du PC qui s’ensuivirent...

            Les actes de graves indisciplines apparaissent : un de mes jeunes sous-officier appelé se tire volontairement une balle de pistolet dans le poignet, laissant croire à un accident survenu en "nettoyant" son arme... ; un autre se brise le tibia en tapant sur l’arête de la porte d’un half-track ! Il faut réagir impitoyablement pour éviter un effet domino.

            Malgré la situation qui se dégrade de jour en jour le haut-commandement impose des sorties en embuscades à l’extérieur du réseau électrifié, contre lesquelles je m’élève, car elles sont totalement inefficaces, les "fells" attendant très sagement, ne faisant que harceler tièdement les postes, compte tenu de l’évolution des événements.

            Le 15 ou 16 juillet un aspirant tout jeune arrivé est donc sur le terrain lorsque vers minuit il contacte le PC radio pour rendre compte d’un mouvement anormal vers le réseau ; réaction prévue dans le cadre de sa mission d’information qui prévoit un tir d’artillerie, éventuellement sur une pénétration rebelle. Ce jeune officier est un peu nerveux, ce qui est normal, et me demande sur le réseau. Un très gros vent de sable souffle depuis un quart d’heure sur le Battoum, rendant la visibilité nulle, qui devient vite véritable tempête !

            Je me précipite, depuis la popote, vers mon PC radio, en longeant un mur de gros parpaings sur lequel est installé un très grand écran de cinéma en toile clouée sur de gros madriers. C’est à ce moment qu’une explosion retenti, et dans le même temps le mur s’écroule sur moi, m’occasionnant une très forte douleur à la cheville gauche.[4] J’évite par réflexe une Jeep, tous phares allumés, qui fonce sur moi couché à terre.

            Il s’ensuit une certaine confusion dans l’enceinte du poste, où l’on pense qu’un obus de mortier, tiré par l’ALN a explosé. En réalité, l’explosion résultait de la rupture brutale des madriers supportant l’écran de cinéma, qui s’est rompu sous les coups de butoir de la tempête.

            Dirigé dans la nuit sur l’hôpital de Souk-Aras, je reviens 3 jours après, toute la jambe dans le plâtre, équipé de béquilles, me présente au PC du colonel à Gambetta qui a la gentillesse de me dire :

 - Mon cher ami, votre blessure n’est vraiment pas glorieuse...

 - La prochaine fois, je m’arrangerai pour sauter sur une mine !  (réponse de l’ORSA que je suis non passé dans le moule de Cyr).

            C’est alors qu’à mon retour au Battoum, j’ai brusquement réalisé que je n’avais plus rien à faire sur cette (ma) terre d’Afrique, pour une aventure militaire qui avait commencé pour moi en 1954 ! J’ai demandé ma mutation immédiate en métropole, qui sera acceptée et définitive le 22 août 1961.

            Dernière petite émotion vécue à Bône, le 21 au soir, où, rapatrié sanitaire, avant que de rejoindre mon hôtel situé sur le cour Bertagna, j’ai envie de dîner d’une dernière pizza à l’entrée de la ville arabe qui longe le cour. Comme tous les restaurants et établissements publics en Algérie, les voie d’accès sont encagées par des couloirs grillagés afin d’éviter les jets de grenades, les attentats devenant de plus en plus fréquents ! C’est au moment de sortir parmi les clients qui dînaient que j’entends le "plof" très caractéristique d’une grenade dégoupillée et son roulement sur le sol. Une voie crie « grenade ! » ; tout le monde est vite à terre, l’explosion est assourdissante, mais les effets nuls à l’intérieur du restaurant. Etant à environ 150 m de mon hôtel, je crois avoir battu un record, ce soir là, pour rejoindre ma chambre, malgré une jambe très fraîchement déplâtrée... J’attends toute la nuit, en tenue, l’arrivée de mon bus Air France qui me conduira à l’aéroport de Bône le lendemain matin.

*

*     *

            Je vais faire connaissance avec mes enfants, rejoins mon nouveau corps aux FFA, le 2erégiment de Cuirassiers, d’où j’apprends très vite mon affectation à l’Ecole de Cavalerie de Saumur, le 1eroctobre, pour y rendre mes galons de vieux lieutenant ORSA afin d’y effectuer mon stage d’intégration dans l’Armée Active, après ma réussite au concours, "brillamment" admis pour y être… élève officier d’active.

            L’Etat français, à l’égard des officiers ORSA ayant choisi de servir leur pays, natifs du Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie) par la mise en place d’organismes très particuliers (Sécurité Militaire par exemple) tentera encore longtemps de "poursuivre" les témoins et acteurs sensibles de cette aventure, lesquels ne pourront jamais l’oublier !

            Je garderai ainsi, de façon mémorable, le souvenir de mon stage d’intégration dans la brigade d’EOA-OR à l’Ecole de Cavalerie de Saumur, promotion de 1962. Mais ceci est une autre histoire que j’écrirai sans doute ultérieurement...

 

Georges Brignone

colonel (er) de l’A.B.C.



[1]  - Cet événement a été relaté dans un article paru dans le magazine Guerre d’Algérie, n°16, mai-juin-juillet 2009.

[2]  - Plus bas, le poste de M’Zaret est, lui, chargé d’appuyer de ses feux, avec les mêmes moyens qu’à Sidi-Boutbouk, le poste de Sakiet-sidi-Youssef.

[3]  - Je me dois de signaler le comportement plus qu’honorable de cet officier qui, par la suite, n’a jamais tenu rigueur aux cadres de ce régiment, l’ordre une fois revenu. Dans beaucoup d’unités, bien après le Putsch, hélas, hélas, beaucoup de camarades ont vu leur carrière brisée par la délation de certains de leurs supérieurs. Oui, vraiment, cette époque a été bien tristement vécue...

[4]  - Fracture de la malléole externe.

 

 

            En octobre 1960, servant comme lieutenant ORSA à la Compagne Saharienne Portée des Oasis, je suis pressé par le bureau d’arme de l’ABC de devoir aller me ressourcer au sein d’unités régulières ( !) ; je demande et obtiens ma mutation au 4e Régiment de Hussards que je rejoins le 27 octobre, quittant ainsi avec un immense regret mon peloton saharien.

            Ce régiment, équipé de chars M24 (SHAFFEE), très opérationnel, est implanté dans le Quartier Frontière (Q.F.) de Souk-Ahras (voir carte), le long du barrage électrifié de la ligne Morice (comprenant jusqu’à 9 réseaux/obstacles). Après plusieurs déplacements dans ce secteur, il est, en avril 1961, stationné à Gambetta (PC du régiment).

            A l’intérieur de ce Q.F., dans une ferme fortifiée, le poste de Colonna, est établi le 2e escadron du 4e RH, dont j’ai pris le commandement après l’attaque généralisée des postes frontières du 27 au 28 novembre 1960.[1] Ce secteur est sous l’autorité directe du chef de bataillon Viaouet, du 15/3, dont le PC est accolé au poste de Colonna.

            Le 4e RH est formé d’appelés et de rappelés, qui, souvent engagés le long du barrage et au sein de cette zone interdite -librement parcourue par les rebelles-, accomplissent leur devoir dans un esprit de discipline remarquable, comme ceux du 15/3 R.Infanterie, de l’Artillerie et du Génie. Cependant, une certaine baisse de moral se fait sentir, surtout parmi les cadres officiers et sous-officiers du secteur, comme partout en Algérie d’ailleurs depuis 1958-59, en particulier inquiets des rumeurs d’abandon de l’Algérie, après les surprenantes déclarations du chef de l’Etat, le général De Gaulle, alors que notre action, dans cette zone difficile (4e RH, 153e d’Inf., artilleurs et sapeurs) a été pleinement remplie et réussie, militairement parlant.

            Les gros bataillons de l’ALN (19e, 29e et 39e Faïlek) répartis le long de la frontière géographique de Tunisie, à l’intérieur et de part et d’autre de Sakiet-sidi-Youssef, se gardent depuis quelques semaines de mener des actions spectaculaires, devenues suicidaires (comme en novembre 1960). En effet, la dernière affaire sérieuse se déroule dans la nuit du 13 au 14 mars 1961, où le poste de Sidi-Boutbouk (M’Raou II), réduit sommairement fortifié, constitué d’un groupe de chars et d’une batterie de 105 (dont la mission est d’assurer la protection « feux » du gros poste de Bordj M’Raou) est attaquée par une forte katiba.[2] Grâce a une piste en dur, superbement aménagée par le Génie depuis Colonna jusqu’à Sidi-Boutbouk, je peux dégager ce poste avec un peloton de chars sans grande difficulté et surtout sans casse de notre côté, le déboulé des M24 sur cette véritable "autostrade" ayant été déterminant pour rompre l’attaque de l’ALN.

            Le secteur est donc à présent plutôt calme, nos hommes sont parfaitement aguerris. Il convient de noter cependant que , depuis quelques semaines, un petit groupe d’officiers est arrivé à Colonna, sans mission particulière, dont un officier supérieur parachutiste légion, le commandant X..., qui porte, sur sa barrette de décorations, une impressionnante "palmeraie"...

            A cette époque, je m’entraîne au tir à l’arme de poing et au fusil Garand, en prévision des finales du Championnat de tir d’AFN, qui doivent se dérouler à Bône les 20 et 21 avril 1960. Cet officier me propose très gentiment son colt 45 bien supérieur au Mac 50 que j’utilise, et je l’accepte volontiers.

            Or, vers le 17 avril, le commandant, avec beaucoup de regret, me demande de récupérer son arme, me fait très vite ses adieux après m’avoir dit : « Je vous expliquerai plus tard ». Stupidement je n’ai aucune réaction.

            Le 19 avril, avec ma Jeep, mon conducteur et mes armes, je rejoins Bône, participe aux finales le 20, y remporte le titre au fusil, et fête ensuite ma victoire avec plusieurs camarades dans l’hôtel où nous logeons sur la Corniche de cette adorable ville côtière, que les cadres connaissent bien car parfois mis au repos pour quelques heures de détente bien méritées, après les longues nuits de veille dans les postes (Hôtel Les Cigogniaux).

            Lorsque, très tôt, le matin du 21 avril, nous sommes réveillés par de puissants haut-parleurs montés sur véhicules militaires diffusant inlassablement l’annonce d’un Putsch qui vient d’éclater à Alger ! Il faut attendre ainsi, dans une certaine fébrilité où se mêlent sentiment d’inquiétude, de satisfaction... et d’interrogation, le 22 avril où les tireurs classés reçoivent des mains du général Ailleret leurs médailles sur le stade de Bône, avec l’ordre de rejoindre au plus vite nos unités.

            Le retour sur Colonna s’effectue à tombeau ouvert. Je ne fais que songer, fou de joie, aux possibilités qui vont nous être offertes : pouvoir enfin riposter aux actions de tous ces bataillons de l’ALN sur lesquels il était « interdit d’exercer des droits de poursuite » ! L’ALN pouvait, depuis la Tunisie, en toute impunité, attaquer et harceler nos positions. Nous ne pouvions que (mal) y répondre, et surtout ronger notre frein ! Et il n’y avait, dans mon esprit, aucune autre arrière pensée... Aussi, ce soir du 22, au PC de Colonna, les réunions, breifing, contacts radios et téléphoniques vont se multiplier. Les informations aux hommes sont strictement réduites à l’essentiel : rien ne doit modifier notre mission première qui est de rester encore plus vigilant et attentif aux éventuelles réactions de nos adversaires, les bataillons de l’ALN, le long de la frontière.

            Nous apprenons que notre régiment a été l’un des premiers à se joindre au Putsch des généraux d’Alger. Il n’y a aucun mouvement au sein de l’escadron qui, avec ardeur, très professionnellement se prépare à présent... à tout ! Mais aucun état d’âme ne se dévoile, aucune manifestation d’ordre politique, aucune réaction aux émois des autorités d’Alger et de Paris dont nous sommes, maintenant heure par heure, tenu au courant par les informations radio. Ceci est tout particulièrement remarqué parmi nos appelés : nos hommes comprennent bien qu’étant dans cette zone interdite très sensible, engagés dans des unités de combat dont la mission cruciale est de se défendre, mission parfaitement appliquée avec tous les camarades des autres armes du secteur, pas un seul d’entre eux n’a eu l’idée ou la moindre intention de retourner ses armes contre leurs cadres officiers ou sous-officiers, comme se plait à le faire accroire une certaine presse encore aujourd’hui.

            Le lendemain je crois, le 23 avril (c’est le jour de la St Georges, ma fête et celle de la Cavalerie) je suis contacté par le chef d’escadrons Bourgues, officier en second du régiment, qui s’est désolidarisé du mouvement séditieux, a rejoint le Rocher Noir à Reghaïa et qui exhorte par téléphone les capitaines commandant les escadrons du 4e RH, l’un après l’autre, à « refuser l’aventure »... Je ne peux lui répondre objectivement.[3]

            Nous essayons de multiplier nos activités militaires dans notre zone, afin d’occuper les équipages (patrouilles, liaisons avec nos postes périphériques de M’Raou II et M’Zaret). A 20h, je réalise brusquement que l’escadron n’a pas été ravitaillé en essence !

            Ce même jour, vers 23h45, pendus à nos radios, nous entendons tous le fameux appel à la population française lancée par le Premier ministre, Michel Debré, qui s’excite dans une incroyable exhortation dont les accents rappellent ceux des Révolutionnaires de 1789 ! Il prononce sa dernière phrase célèbre, je le cite : « Dès que les sirènes retentiront, allez-y à pied ou en voiture, convaincre etc. ». C’est alors qu’un des chevaux du Maghzen -dont l’écurie jouxte l’arrière de la popote- se met à hennir très fortement !Et j’entends un de mes jeunes maréchal des logis (probablement Parisien) s’esclaffer brutalement en criant : « Eh ! patate, t’a oublié les chevaux ! ».

            Cette exclamation, joyeusement insolente, reflète ce soir là l’attitude et le comporte­ment dont vont faire montre appelés et engagés de ce régiment qui, au cours des trois jours qui vont suivre, auront été exemplaires : il ne faut jamais cesser de le dire, alors que depuis plus de 40 ans, les médias spécialisés tentent de faire accroire que « l’action des soldats du contingent a largement contribué à l’échec du mouvement, et à sauver la France ».

            Il me paraît nécessaire, aujourd’hui encore, de témoigner et rendre hommage à ces appelés du contingent en général, et ceux du 2/4e RH en particulier. Oui, sans doute parmi les "fatigués", planqués dans les villes et grosses bourgades, autour de certains états-major, on peut admettre, sans l’accepter, que l’inaction, l’ennui, poussaient certains minoritaires à réagir de la manière que l’on sait.

            Ces agissements ne pouvaient toucher les hommes de notre secteur. Pourquoi ? Parce que les décisions de nos politiques en France ont très vite bloqué nos ravitaillements en carburant, munitions, vivres et courrier, de sorte que cet embargo et ces décisions particulièrement graves et irresponsables auraient pu, dans notre secteur situé en zone infestée par nos adversaires, avoir des conséquences désastreuses. Car, privés d’unité de feu et de carburant, les postes de Colonna, de Sidi-Boutbouk, de M’Zaret, Bordj M’Raou et Sakiet-sidi-Youssef, pouvaient très facilement être investis et réduits par l’ALN si celle-ci -massée à la frontière-, avait seulement voulu faire preuve du début d’un commencement d’action mordante, comme savaient si bien le réaliser les Viets en Indochine. Et d’ailleurs, aussi les Mouhahidjines de l’intérieur, dont j’avais déjà vécu auparavant, de façon très dure, le souvenir de leur engagement, de leur combativité, alors qu’ils se battaient avec peu de moyens, dans des conditions rigoureuses et souvent désespérées.

            Nous étions donc "désarmés", mais les "furieux" bataillons de Boumediene ne se sont vraiment pas distingués durant cette période. Car, cantonnés massivement dans leurs casernes, très inactifs, rongés par de graves problèmes de mœurs, leur hiérarchie, enfin consciente de l’impossibilité d’emporter sur les postes du barrage une victoire décisive ( !) avaient "très courageusement" décidée de ne plus rien tenter contre nos forces, et d’attendre ainsi tranquillement le résultat des tractations à Evian… Il faut en effet savoir qu’habituellement dans la journée patrouillaient régulièrement le long des crêtes nos équipages de chars M24 présentant... le cul des tourelles de 75 aux combattants de l’ALN, visibles à oeil nu, répartis sur les pentes du Djebel Arbaïne Ouli, du Bled Bir Bassou sur la frontière géographique côté tunisien avec échange, de surcroît, de par et d’autre de vigoureux... bras d’honneur, assortis d’insultes algéro-françaises savoureuses !

            Mais, mais, le soir venu, de retour à Colonna, l’ambiance devenait bien différente. Aussi, dès le 24 avril, avec un carburant plus que restreint, qu’allions-nous pouvoir faire ? Certaines initiatives vont tendre à tromper les "fells", dont celle-ci : très vite, sur quelques Jeeps de l’escadron sont arrimées des silhouettes de char grandeur nature, confectionnées à l’aide de chevrons de bois et de toile de sac, le tout peint en vert armée. Ce leurre, forcément utilisé au crépuscule sur les Jeeps aux moteurs rugissants poussés par des boîtes de vitesse crabotées pouvaient faire illusion auprès de nos amis des faïleks voisins ; cela est tout de même un peu léger ! et rien, rien ne se passe.

            Nous ne recevons aucun ordre opérationnel émanant du PC de Colonna, encore moins de Gambetta. Toutes les activités sont stoppées (patrouilles blindées, embuscades, etc.). Le lendemain ou le surlendemain (je n’en a pas le souvenir précis), nous sommes informés, toujours par radio, de l’échec du Putsch et il est annoncé la venue du chef de corps qui va ainsi rencontrer ses commandants d’unités, à tour de rôle, en présence de leurs cadres.

            Pour ce qui me concerne, l’entrevue est très brève, me demandant d’exprimer mon sentiment sur mon choix ( !) :

 - me ranger sous l’autorité du Gouvernement français,

            ou

 - rejoindre la sédition.

            Je lui réponds très respectueusement que je n’ai rien à déclarer sinon que d’attendre, venant de mon chef de corps, ses ordres que j’exécuterai sans état d’âme. Les instants qui suivent sont tendus, silencieux, les regards fixes. Je lui redemande ses ordres, avec insistance. Il me les donne enfin, en m’enjoignant « d’obéir aux déclarations du général De Gaulle, suprême pouvoir légitime de l’Etat français, et sous l’autorité duquel il vient de placer son régiment, le 4e de Hussards ».

            Je le salue alors en lui déclarant que j’obéis à son ordre. L’un de mes sous-officiers (le seul), hurle alors un « Vive De Gaulle ! », avec un épouvantable accent germanique... Il faut reconnaître que, paradoxalement, beaucoup plus que par quelques actions désespérées qui se produisent dans certaines unités, nous étions pleinement impliqués dans les réactions induites par ce putsch avec le seul souci, sur le terrain, de poursuivre, coûte que coûte, notre mission.

            Ainsi va se terminer, ce jour, l’intense expérience du Putsch d’avril. Il ne serait pas honnête d’analyser, aujourd’hui, les sentiments vécus à l’époque des faits sans reconnaître qu’ils étaient empreints d’espoir face aux manœuvres et mensonges de l’Etat français, mais qui, cependant, ne pouvaient justifier les débordements et excès qu’ils allaient inévitablement entraîner. Je n’ai pas vécu les bouleversements de l’après putsch... avec les drames de l’OAS.

            Le 4e de Hussards sera le premier régiment de l’Arme à se désolidariser de la dissidence et choisi pour assurer la sécurité du général Ailleret, commandant les Armées françaises en Algérie. Formidable volte face !

            Mon escadron sera quelques semaines après replié sur le poste de Battoum, situé sur le barrage électrifié, à une dizaine de kilomètres au sud de Gambetta. Il y aura encore des moments pénibles, soumis à des missions statiques qui nous font plus "recevoir" des coups que les donner, alors que les ordres d’abandon se multiplient.

            Le sort de nos harkis est de plus en plus inquiétant, les ordres de reversement des FSNA dans les Groupes Mobiles de Sécurité, futures unités de l’Armée algérienne, sont suffisamment explicites ! Un soir, le sous-officier adjoint de ma harka (une trentaine d’hommes anciens rebelles et ralliés), le Mdl/chef M..., me soumet son projet d’envoyer en mission très particulière la harka en Tunisie, direction plein sud et sans armes ! Chose dite et aussitôt faite : après une absence de près de 48 heures, non justifiée au PC de Gambetta, l’escadron ne possédait plus de harka ! J’ai toujours respecté ma hiérarchie pour ne pas vouloir m’étendre sur les folles réactions du PC qui s’ensuivirent...

            Les actes de graves indisciplines apparaissent : un de mes jeunes sous-officier appelé se tire volontairement une balle de pistolet dans le poignet, laissant croire à un accident survenu en "nettoyant" son arme... ; un autre se brise le tibia en tapant sur l’arête de la porte d’un half-track ! Il faut réagir impitoyablement pour éviter un effet domino.

            Malgré la situation qui se dégrade de jour en jour le haut-commandement impose des sorties en embuscades à l’extérieur du réseau électrifié, contre lesquelles je m’élève, car elles sont totalement inefficaces, les "fells" attendant très sagement, ne faisant que harceler tièdement les postes, compte tenu de l’évolution des événements.

            Le 15 ou 16 juillet un aspirant tout jeune arrivé est donc sur le terrain lorsque vers minuit il contacte le PC radio pour rendre compte d’un mouvement anormal vers le réseau ; réaction prévue dans le cadre de sa mission d’information qui prévoit un tir d’artillerie, éventuellement sur une pénétration rebelle. Ce jeune officier est un peu nerveux, ce qui est normal, et me demande sur le réseau. Un très gros vent de sable souffle depuis un quart d’heure sur le Battoum, rendant la visibilité nulle, qui devient vite véritable tempête !

            Je me précipite, depuis la popote, vers mon PC radio, en longeant un mur de gros parpaings sur lequel est installé un très grand écran de cinéma en toile clouée sur de gros madriers. C’est à ce moment qu’une explosion retenti, et dans le même temps le mur s’écroule sur moi, m’occasionnant une très forte douleur à la cheville gauche.[4] J’évite par réflexe une Jeep, tous phares allumés, qui fonce sur moi couché à terre.

            Il s’ensuit une certaine confusion dans l’enceinte du poste, où l’on pense qu’un obus de mortier, tiré par l’ALN a explosé. En réalité, l’explosion résultait de la rupture brutale des madriers supportant l’écran de cinéma, qui s’est rompu sous les coups de butoir de la tempête.

            Dirigé dans la nuit sur l’hôpital de Souk-Aras, je reviens 3 jours après, toute la jambe dans le plâtre, équipé de béquilles, me présente au PC du colonel à Gambetta qui a la gentillesse de me dire :

 - Mon cher ami, votre blessure n’est vraiment pas glorieuse...

 - La prochaine fois, je m’arrangerai pour sauter sur une mine !  (réponse de l’ORSA que je suis non passé dans le moule de Cyr).

            C’est alors qu’à mon retour au Battoum, j’ai brusquement réalisé que je n’avais plus rien à faire sur cette (ma) terre d’Afrique, pour une aventure militaire qui avait commencé pour moi en 1954 ! J’ai demandé ma mutation immédiate en métropole, qui sera acceptée et définitive le 22 août 1961.

            Dernière petite émotion vécue à Bône, le 21 au soir, où, rapatrié sanitaire, avant que de rejoindre mon hôtel situé sur le cour Bertagna, j’ai envie de dîner d’une dernière pizza à l’entrée de la ville arabe qui longe le cour. Comme tous les restaurants et établissements publics en Algérie, les voie d’accès sont encagées par des couloirs grillagés afin d’éviter les jets de grenades, les attentats devenant de plus en plus fréquents ! C’est au moment de sortir parmi les clients qui dînaient que j’entends le "plof" très caractéristique d’une grenade dégoupillée et son roulement sur le sol. Une voie crie « grenade ! » ; tout le monde est vite à terre, l’explosion est assourdissante, mais les effets nuls à l’intérieur du restaurant. Etant à environ 150 m de mon hôtel, je crois avoir battu un record, ce soir là, pour rejoindre ma chambre, malgré une jambe très fraîchement déplâtrée... J’attends toute la nuit, en tenue, l’arrivée de mon bus Air France qui me conduira à l’aéroport de Bône le lendemain matin.

*

*     *

            Je vais faire connaissance avec mes enfants, rejoins mon nouveau corps aux FFA, le 2e régiment de Cuirassiers, d’où j’apprends très vite mon affectation à l’Ecole de Cavalerie de Saumur, le 1er octobre, pour y rendre mes galons de vieux lieutenant ORSA afin d’y effectuer mon stage d’intégration dans l’Armée Active, après ma réussite au concours, "brillamment" admis pour y être… élève officier d’active.

            L’Etat français, à l’égard des officiers ORSA ayant choisi de servir leur pays, natifs du Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie) par la mise en place d’organismes très particuliers (Sécurité Militaire par exemple) tentera encore longtemps de "poursuivre" les témoins et acteurs sensibles de cette aventure, lesquels ne pourront jamais l’oublier !

            Je garderai ainsi, de façon mémorable, le souvenir de mon stage d’intégration dans la brigade d’EOA-OR à l’Ecole de Cavalerie de Saumur, promotion de 1962. Mais ceci est une autre histoire que j’écrirai sans doute ultérieurement...

 

Georges Brignone

colonel (er) de l’A.B.C.



[1]  - Cet événement a été relaté dans un article paru dans le magazine Guerre d’Algérie, n°16, mai-juin-juillet 2009.

[2]  - Plus bas, le poste de M’Zaret est, lui, chargé d’appuyer de ses feux, avec les mêmes moyens qu’à Sidi-Boutbouk, le poste de Sakiet-sidi-Youssef.

[3]  - Je me dois de signaler le comportement plus qu’honorable de cet officier qui, par la suite, n’a jamais tenu rigueur aux cadres de ce régiment, l’ordre une fois revenu. Dans beaucoup d’unités, bien après le Putsch, hélas, hélas, beaucoup de camarades ont vu leur carrière brisée par la délation de certains de leurs supérieurs. Oui, vraiment, cette époque a été bien tristement vécue...

[4]  - Fracture de la malléole externe.

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