Un ancien vous parle.

Publié le par francis.mauro

Honneur aux anciens d’Algérie ?

De Victor Suszwalak.( ancien d’AFN)

Le jour où j’écris ces mots, les informations télévisées nous apprennent la mort de dix soldats français en Afghanistan ; et il est probable que dans les jours suivants, politique oblige, nous soyons « inondés » d’images et de textes.

C’est pourquoi, le sujet me tenant à cœur, j’aimerais vous parler de l’embuscade dans laquelle furent tués quinze jeunes appelés du contingent et quatre  emmenés prisonniers en Tunisie. Cette embuscade tuniso-aln du 11 Janvier 1958 provoqua la riposte française plus connu sous le nom «  d’affaire de Sakiet-sidi-Youssef ».

A ceux qui seront intérréssés par ces quelques lignes, je ne saurais trop leur recommander de se rendre sur Google et de taper : Bone la coquette, 8 février 1958. Cetta revue est d’origine pied-noir, mais les articles sur Sakiet sont issus pour la plupart- avec autorisation des auteurs- de la revue Historia. Les photos qui accompagnent les textes proviennent de la revue Paris-Match ; je ne pense pas qu’elle nous fassent des misères pour leur parution cinquante ans après les évènements. Les lieux dont il est question sont connus des hussards qui quittèrent la verdoyante vallée de la seybouse pour les djebels arides de la frontière tunisienne ;1960-1962.

Je vous encourage à suivre les démarches  politiques secrètes et bien souvent cyniques qui se cachent derrière ces évènements.Ce sont elles qui ammenèrent la cinquième république, et au pouvoir celui qui s’écria : Une seule France, de Dunkerque à Tamanrasset. Vous vous rappelez sans doute ; moi natif de Dunkerque, je ne saurais l’oublier. En juillet, j’y suis monté, et j’y ai découvert que dans la seconde moitié du 19ème siecle, les crèves-la-faim qui venaient d’Allemagne et qui rodaient autour des ports furent ramassés manu-militari, et on en remplit trois navires pour les envoyer défricher et assainir les terres de l’empire ottoman au maghreb.

 Voici donc, par ceux qui l’ont vécue ou étudiée, l’histoire non officielle de Sakiet.

 

 

 

        II Janvier  1958 : Prélude à Sakiet-sidi-Youssef

 

Objectif FLN : torpiller les relations franco-tunisiennes.

 

Précédant le bombardement, par l’aviation française, le 8 Février 1958, du village tunisien de Sakiet-sidi-Youssef, village où le FLN a installé une base rebelle, il y a, le 11 janvier, une solide embuscade 8 km plus bas, tendue par 300 Algériens à une forte patrouille du 23ème RI. Quinze soldats sont tués et quatre emmenés en captivité en Tunisie : Le caporal Vianaron, les deuxième classe Henri reléa, Jean Jacob et Vincent Morallès. Ce qui porte à une dizaine le nombre des prisonniers retenus dans les camps algériens en Tunisie. Trois d’entre eus, Richomme, Decourtex et Feuillebois seront passés par les armes, après un simulacre de procès à Souk el Arba le 25 Avril 1958, drame qui motivera , le 13 Mai 1958, la manifestation au monuments aux morts d’Alger ; point de départ des évènements que l’on sait.

L’embuscade est le premier épisode de l’affaire de Sakiet, et il convient de replacer les faits dans le contexte du moment, quand les troupes françaises étaient continuellement en butte, à la frontière tunisienne,aux attaques des bandes rebelles cantonnées à l’abri en territoire étranger, sans possibilité de riposte.. C’est après l’embuscade du 11 Janvier que le conseil des ministres admet le principe du droit de poursuite ; encore laisse-t-on le commandement en Algérie seul juge de la situation pour l’appliquer. Quand Sakiet sera bombardé, on en sera au 84ème incident de frontière depuis Juillet 1957, dont le plus dramatique et le plus exaspérant pour l’armée est celui du 11 Janvier. Car, cette fois, le problème se pose du rôle que joue la Tunisie dans la guerre d’Algérie, puisque sa connivence s’inscrit  dans les faits, sur les lieux mêmes de l’embuscade.
Les 300 rebelles qui encerclent les 43 français du 23ème RI sont amenés à pied d’œuvre par les véhicules de la garde nationale tunisienne du poste de Sakiet. Ils seront rembarqués, après coup, par ces mêmes GMC, avec leur quatre prisonniers.

Que  s’est-il donc passé à Sakiet ? Et Sakiet, c’était quoi ?

                                                                              

 

Sakiet ? En avant de la ligne Morice, deux collines qui s’observent de part et d’autre d’une frontière tracée au fond d’un vallon. Là passent aussi l’oued Zaghia-Sidi6Youssef et une route, celle qui va de Souk-Ahras au Kef en Tunisie.

Sur la colline française, installé dans un ancien bordj, le poste du 23ème RI, commandé par le capitaine René Allard, un lorrain de quarante et un ans. A 2km au sud du poste, une piste d’envol.

Sur la colline tunisienne, le village, dont on voit d’abord, à flanc de terrain, un cimetierre et au dessus, des maisons jaunes, rassemblées autour d’un minaret et d’une large batisse rose aux fenêtres vertes, celle de la garde nationale tunisienne, qui dépend directement du secrétaire d’état à l’intérieur, Méhiri, dont les sympathies vont plutot vers l’orient
Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, le village observe le poste, et le poste observe le village où les rebelles algériens déambulent au grand jour. Ceux-ci sont cantonnés dans les locaux désaffectés d’une ancienne mine de plomb, au sud du village. Il leur arrive de descendre faire leur lessive à un abreuvoir,au fond du vallon où passe la frontière à une vingtaine de mètres de la sentinelle française. Rien n’échappe aux gars du poste des allées et venues des « fells », de la forme et de la couleur de leur uniforme, des casquettes plates de la garde nationale tunisienne, du bruits des moteurs de ses GMC, et de la couleur bleue de sa camionnette.Dans ce face à face permanent, il y a l’écheveau des renseignements qui arrivent au poste français.

 

 

Le récit du capitaine Allard.

 

Dans les premiers jours de Janvier, le capitaine Allard est ainsi mis au fait d’un petit trafic de contrebande, à 8km au sud de son poste. C’est ce qui va déclencher l’histoire.

Cette histoire, il nous en fait( à l’auteur de l’article dans Historia), un récit détaillé quand je vais le voir, avec un reporter du figaro, à Souk-Ahras, où il a été évacué après le combat ; Il est blessé à une jambe, et la balle qui a fracassé la crosse de sa carabine l’a également atteint au visage.Ce combat, les conditions dans lesquelles  ses hommes ont été achevés, il n’est pas près de les oublier.

«  Le samedi 11 Janvier, raconte le capitaine Allard, j’ai quitté le poste de Sakiet à 4 heures du matin, avec une section et le commando de la compagnie. En tout, 43 hommes.

« Je voulais monter une embuscade dans la région D’Ouasta, un djebel qui coupe la frontière perpendiculairement, à 8 km du poste. Depuis quelques temps, on me prévenait qu’un trafic de contrebande utilisait le sentier traversant la frontière à ce point précis.A  7 heures, alors que nous nous trouvions à 600 mètres des pentes de l’ouasta, j’ai repéré deux rebelles en armes qui se dirigeaient vers la Tunisie par un ravin.

« Comme des aboiements accompagnaient notre progression depuis 6heures, nous pensions qu’une bande de « fells »prête à passer en Tunisie se trouvait dans le secteur et que les deux types apperçus pourraient être des flanqueurs. Donc, pour essayer d’accrocher le gros de la colonne, je me portais en avant avec le commando, laissant la section derrière nous.

« Arrivés sur un plateau situé entre le ravin suivi par les deux fells et les pentes de l’Ouasta , nous rencontrons une petite résistance et pensons qu’il pourrait s’agir d’un élément d’arrière garde. Un quart d’heure plus tard, au moment où nous allons atteindre la mechta Belkacem, un groupe de gourbis vides éparpillés sur un hectare environ, je me retourne et soudain je m’apperçois que toute les crêtes qui dominent le plateau où nous avançons, se sont remplies de rebelles qui se mettent à lancer des ordres en arabe. Au moment où nous atteignons les premiers gourbis de la mechta Belkacem le feu se déclanche sur toute la ligne des crêtes. Certaines positions de tir disposées sur la partie du djebel situé en territoire tunisien, pour couper nos arrières. C’est l’embuscade. Je donne au commando l’ordre de décrocher sous la protection de la section de queue. Trente ou quarante rebelles dévalent alors du territoire tunisien et j’entends un ordre en français : » Encerclez les, nous les avons ! ».

« Nous sommes dominés en nombre. Entre ceux qui opèrent depuis la Tunisie et ceux qui nous canardent au-dessus, il y a bien un faïlek(300 hommes). Je lance un ordre de repli. Une partie de mes gars réussit à passer sans casse, dégringolant vers l’oued el-Kebeur, au fond d’un ravin profond de cinquante mètres. Malheureusement, le deuxième groupe, aux ordres d’un aspirant, ne parvient pas à se dégager, pris sous le tir d’un mortier placé en territoire tunisien. Le tir est disposé en arc de cercle, de part et d’autres de la frontière.

« Après avoir traversé l’oued avec mon groupe, j’essaie de gagner les pentes nord de la cuvette, en direction d’une autre mechta. Mais les rebelles nous attendent là aussi, et ouvrent le feu à bout portant. Nous sommes maintenant complètement encerclés. Avec quinze de mes hommes, je parviens à occuper un gourbi que nous transformons en fortin ».

 A  8h15, le capitaine Allard demande des renforts par radio. Le deuxième groupe de sa section arrière ne peut décrocher et il l’entend résister pendant une heure.

« jusqu'à la dernière cartouche » dit-il. Il n’y aura pas de survivants.

A 8h45,les secours arrivent de Sakiet. Une section est prise, dès sa descente de camion, sous le feu des rebelles tirant depuis un piton  tunisien, le djebel arbained-Ouli. La 9ème compagnie du régiment, venue de bordj-M-Raou avec le lieutenant Huc, débarque à 2km du fortin où se trouve Allard. Elle est aussi prise sous le tir venu de Tunisie, qui la cloue au sol.

Allard raconte : «  J’ai très bien reconnu, dès le début de l’engagement, sur la route qui longe le point de la frontière où nous nous battions, la camionnette bleue de la garde nationale tunisienne. Du poste, en temps normal, nous la voyions toujours circuler dans le village. D’ailleurs, un gendarme de notre cantonnement, venu avec les renforts, a repéré les gars de la garde près de leur véhicule. Tout le temps de l’embuscade, cinq ou six GMC ont progressé le long de la piste, venant de Sakiet ».

Au soir de l’opération, le lieutenant Huc, qui rejoignait le poste , roulera parallèlement au convoi de GMC, ramenant les rebelles algériens, jusqu’à leur base, au sud du village.

Reprenant son récit, Allard ajoute : «  A 18 heures, quand l’avion d’observation a survolé les lieux, il a immédiatement découvert, derrière un repli de terrain qui les dissimulait le temps  de l’engagement, les GMC que j’avais vu descendre. A l’arrivée de nos renforts, les fells décrochent et remontent les pentes vers la Tunisie, sous la protection de leurs bases de feu installées sur la frontière. A un moment, un de leur groupe, 7 ou 8 hommes, entraina deux de mes soldats ; Je n’ai rien pu faire, car ils s’en servaient comme de boucliers.

 

 

 

 

Le Massacre rituel.

 

« Quand nous avonsrepris le terrain et relevé nos morts, il y en avait 14, et les fells s’étaient acharnés sur eux selon le rituel qui leur est propre.

V.S. Le capitaine est sobre dans son récit.Un voile à recouvert les évènements, la rumeur parle, entre autres, d’émasculation. La veuve de l’officier de la deuxième section veut faire lever ce voile actuellement mais ce n’est pas facile.Elle recherche des témoins.

« Trois blessés, dont un mourra le lendemain, avaient réussi à se dissimuler au cours du combat. L’un d’eux a vu achever à vingt mètres de lui, l’infirmier de la section qui portait au dos sa musette marquée d’une grosse croix rouge ».

Aux obsèques des victimes de l’embuscade, le 15 Janvier,à Souk-ahras, le capitaine Allard répétera violemment cette accusation : « Vous êtes morts, dit-il,dans un combat difficile,devant un ennemi supérieur en nombre, aidé par ses amis tunisiens, nous le savons maintenant ».

Il traduisait l’exaspération de l’armée, notamment à la frontière.Une question se posait alors dans les popotes des postes échelonnés le long de la ligne Morice :

La Tunisie et le FLN sont cobelligérants. S’il  en est ainsi, qu’on nous donne les moyens de riposter.

Si, comme bourguiba l’affirme,il n’en est rien, alors le responsable de la garde nationale a désobéi, il doit être sanctionné, et que l’on nous rende nos prisonniers entrainés par les rebelles en Tunisie.

Ou alors, on peut se demander , si aux frontières, la souveraineté de la Tunisie n’est pas débordée par le FLN.

En fait, dans les jours qui suivent l’embuscade, s’ouvre, autour des quatre prisonniers, la crise franco-tunisienne, que le FLN, impertubablement, alimentera par d’autres incidents,jusqu’à l’éxécution à Souk-el-Arba, le 25 avril de trois prisonniers……Mais,l’opinion est versatile, déjà le 23 Janvier , l’affaire des prisonniers de Sakiet n’est plus qu’en bas de page ou à la dernière page des journaux : « évolution favorable ». Puis comme l’eau dans le sable, l’affaire s’enfonce dans le silence.

De temps en temps, on en reparle. Le FLN prétend que les prisonniers sont en territoire algérien. On y emmène Dupreux, envoyé de la croix-rouge, pour les rencontrer ; en fait, après l’avoir beaucoup promené, il n’aurait jamais quitté la Tunisie !!! Sur ce qui se passe à la frontière, on titre désormais : nouvel incident. Ces nouveaux incidents vont se dérouler jusqu’au 8 Février.

Quelques jours après l’embuscade, un avion français est abattu par une mitrailleuse installée à coté de l’ancienne mine de plomb où le FLN à son cantonnement.

C’est alors que le gouvernement français admet, au cas où un tel incident se reproduirait, le principe d’une riposte en territoire tunisien, l’opportunité de la décision étant laissée au commandant en chef.

A peine l’opération était-elle effectuée que le téléphone- la ligne entre la Tunisie et Alger fonctionnait normalement-avertissait parents et amis des rebelles tués ou blessés,ou même sains et saufs.Les photos aériennes prises lors de l’intervention n’indiquaient aucun véhicule de la croix rouge. D’ailleurs, sur intervention de la France, la croix rouge internationale, pour éviter une reconnaissance officielle dont le FLN aurait tiré parti, avait accepté de passer par l’intermédiaire du croissant rouge tunisien.

 

 

 

 

 

Un « djounoud » à Sakiet.

 

Pour l’attaque aérienne, laissons parler un rebelle, commandant de katiba.

Celui-ci se rallia par la suite.

Nous vivions mélés à la population du village, composée surtout de commerçants. Le poste français, à 1km de Sakiet, servait de cible aux djounouds qui allaient au village. Parfois, il ripostait par un coup de mortier.Malgré les observations de l’officier qui commandait le poste de la garde tunisienne, les sections s’installaient sur le plateau dominant le village et ouvraient le feu sur tout ce qui se déplaçait en territoire français.Nos mitrailleuses, ainsi qu’une arme installée sur le poste tunisien, tiraient fréquemment sur les avions survolant la frontière.

Le 8 au matin, un appareil sans doute touché, perdit rapidement de l’altitude et disparut derrière les collines. Les tunisiens affirmèrent l’avoir vu s’écraser. La population inquiète, commença d’évacuer le village, quelques habitants se dirigèrent vers le poste français.

Vers midi, brusquement, une trentaine d’avions débouchèrent de l’horizon et piquèrent sur la ville. Des objets noirs se détachèrent des appareils et s’abattirent sur le village et sur les  installations des mines. Dans un nuage de poussière, le sol trembla, des batiments s’effondrèrent. De la mine où nous cantonnions, le spectacle était impressionnant. Après un rapide virage, les avions se précipitèrent sur nous, les batiments volèrent en éclats, les  hommes s’enfuirent de tous cotés, poursuivis par les mitrailleuses. Le dépôt d’armes et de munitions, situé près de l’ancienne école de la mine, sauta pendant plus d’une heure. Les avions disparurent. On  compta, à la mine, une trentaine de tués et une vingtaine de blessés. Une ancienne galerie où les djounouds avaient cherché refuge s’était effondrée. Une dizaine d’entre eux appartenait à ma katiba, mais il y en avait beaucoup d’autres. En ville, les tunisiens  déploraient une dizaine de victimes. Des décombres, on dégagea une cinquantaine de nos hommes.Le soir, nous enterrâmes les morts dans une galerie, à l’exeption d’une vingtaine de cadavres méconnaissables qu’on transporta en ville. Le lendemain, une commission de l’ONU, disait-on, devait constater les résultats du bombardement.

VS.En fait, il n’y eu pas de commission de l’ONU, mais une meute de journalistes.

 

Publié dans les écrits

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