rétablir une vérité 61 ans après.

Publié le par francis.mauro

il y a 61 ans j'étais sur place avec le 4e RH et mon chef de peloton Claude Le Palmec. ce qui suit est la véritable journée que nous avons vécu, il fallait le dire.

Francis Mauro votre Webmaster. MDL au 4e RH de 1956 à fin 1959 comme chef de groupe combat peloton d'intervention.

Le Gendarme Gilbert Godefroid

 

 

 

Sur le réseau électrifier ligne Morice Est constantinois 28 mars 1958

Poste électrique de Mondovi

Ce jour-là nous dormions, comme à l’habitude, en tenue de combat, équipements, et armes, chaussures aux pieds. Les moteurs tournent.

Nous sommes prêts à aller sur « la coupure »

 

A zéro heure environ, des rafales d’armes lourdes, de 12,7 et mortiers nous réveillent, elles viennent de Barral.

-Une coupure sur le réseau Nord Barral ! Nous cri un électromécanicien, qui vient de surgir dans la tente de garde.

Nous sautons du lit, réveillé d’un seul coup, quelques secondes après

Nous roulons dans le GMC blindé, et le 4x4 blindé également. Nous armons nos mitrailleuses, déjà nous sommes prêts.

Le froid de la nuit, ne tarde pas à nous faire grelotter. Personne ne parle. Nous arrivons sur la coupure.

Un Half-track est au milieu de la route et tire tant qu’il peut sur le djebel du côté Algérie. Nous l’imitons. Quelques courtes rafales et coups isolés nous répondent.

Et le feu s’arrête, faute de répondants. Le passage a réussi. Un lieutenant a été blessé, alors qu’il arrivait avant nous sur la coupure dans son half-track.

Il s’agissait d’une forte bande de Felles en tenues et en armes, bien équipés, même très bien, nous le sûmes par la suite.

Certains avaient deux armes, et tous portaient des sacs de munitions pour ravitailler les Felles de l’intérieur

 

Concertation des officiers, mise en place d’un dispositif de protection d’un côté et de l’autre de la route. Personne sur les traces, les chiens n’arriveront qu’au petit jour

 

Nous somnolons jusque, qu’une Jeep paraît avec un gendarme et son chien.

La piste est facile, car les Felles nombreux ont suivi en colonne par un le même itinéraire.

D’habitude, ils se dispersent, mais là c’est un gros passage, et beaucoup sûrement ne connaissent pas la région.

Nous sommes désignées. Le peloton Le Palmec, qui comprend

Un groupe de combat, renforcé, plus un détachement de Harkis

Cette Harka, comprend une dizaine d’hommes, plus le chef un Européen. Ils ont deux ou, trois PM 11,43 et des fusils US 17 et Lebel.

Nous, nous sommes que, le sous-lieutenant un sous-officier adjoint, et un chef de groupe, avec neuf hommes armés de PM et d’une pièce FM.

Bien mince commando pour pister des centaines de Felles. Mais le 1ier REP, est en attente, prêt à embarquer à quelques km.

 

Devant la direction supposée des Felles, c’est nous avec le chien qui devra les premiers les accrocher, et donner des renseignements précis pour le largage des paras en attente. Mission vraiment périlleuse s’il en est !

 

Je parle avec le gendarme, il se présente :

-Gendarme Godefroid !

Je me présent également. Nous échangions quelques impressions avant l’ordre du départ.

Il me présent son chien Gamin :

-Ne le touchez pas, il ne connaît que son maître, il est très méchant. Mais c’est une bonne bête ! Dit-il, la larme à l’œil

-Nous sommes de véritables copains, ajout-il

Ce gendarme en tenue de campagne à un seul PA comme arme de défense

Nous partons, je fais suivre mes voltigeurs en PM de chaque côté du gendarme ; La pièce FM en colonne derrière à distance. La Harka derrière en protection de queue.

 

Je suis à quelques mètres le gendarme. Le chien tire ferme sur la laisse, la piste est impressionnante de clarté.

De temps à autres nous arrêtons pour permettre à la colonne de derrière, de suivre.

 

Nous profitons pour échanger avec le gendarme nos impressions :

-Ils sont au moins 200 ! Me dit-il.

-Peut être plus ! Lui dis-je. Nous sommes d’accord, c’est un gros morceau.

Nous reprenons notre route suant et soufflant.

Arrivée sur un plateau après 5 à 6 heures de marches.

Le soleil est déjà haut, la chaleur torride

Le gendarme donne à boire au Gamin, lui flatte le dos, en le caressant. Il met sa tête contre la sienne, et lui cause :

-Nous allons les avoir hein ! Mon vieux, nous allons les avoir Gamin !

 

Ce gendarme je l’observe, et lui, fais remarquer qu’il va un peu vite, et qu’il défit toute prudence.

Il hausse les épaules, il en vue d’autres.

 

Je redouble de vigilance pour lui, le doigt sur la détente de mon PM.

Mes hommes sur les côtés font pareil.

Nous sentons que la rencontre va avoir lieu, car avec les avions et les hélicos qui ne cessent de tourner.

Les Felles ont dû s’embarquer dans les hautes végétations très denses.

 

Nous arrêtons, et repartons toujours. Quelques fois il y a une tentative de brouillage de piste par les fells, qui sont repartis en retournant sur leurs pas. Mais finalement Gamin retrouve toujours le gros paquet des traces.

 

Vers 11 heures, soudain le gendarme s’arrête, sur un petit plateau, le chien hérisse son poile, tout le monde stop, rien ne se passe.

J’interpelle le gendarme lui demande ce qu’il y a :

-Plus de traces ! Dit-il

-Ils se sont comme envolés !

De chaque côté du petit plateau, des surplombs à une centaine de mètres nous dominent. Nous sommes comme sur un billard.

 

Ils sont arrêtés pour faire une embuscade, et se sont dispersés de chaque côté que je le signal au gendarme.

-Je ne sais pas, ils devraient tirer ! Me dit-il

-Bien oui ! Que je réponds bêtement !

 

Tous mes hommes s’accroupissent en défense, la moitié d’un côté et l’autre moitié de l’autre.

La sueur coule sur le visage du gendarme, le chien est trempé de sueur également, sa langue pend, il semble renoncer, et d’attendre lui aussi.

-Votre PA Monsieur le gendarme !

Car il ne l’a pas encore sortie de son étui, trop occuper à retentir son chien.

Il dégaine et arme son PA.

 

La Harka vient nous relever pour la protection du gendarme.

Je proteste, et veux ainsi que mes hommes continuer à assurer la protection du maître-chien.

 

Mais les ordres sont les ordres.

Et après tout, nous sommes crevés à marcher en dehors de la piste des Felles.

Le maître-chien repart. Je lui dis :

-Soyez prudent allez doucement ! Il me répond d’un air un peu « déconcerté »

-Au moins s’ils me tuent on saura où ils sont !

Ce fut ses derniers mots. Il n’avait pas fait vingt mètres qu’un Felle lui tire le chargeur de son PM dans le dos à bout partant.

Il était précisément douze heures trente.

 

(Il a fallu 44 ans pour que j’apprenne par une coupure de presse, que le Harki me remplaçant fut tué en même temps que le gendarme. (Source le Parisien libéré du 30/12/1958/)

A cette époque les nouvelles n’étaient pas diffusées comme de nos jours. Chacun ayant à gérer ses problèmes dans leurs unités respectives) 

 

Ce fut le déclenchement d’un combat comme jamais ne nous avions subit.

Que nous nous sentions petits, dans cet enfer de feu ! 9 Mitrailleuses MG 42, 90 PM et une centaine de fusils ; tirent en même temps en notre direction.

 

Nous, nous aplatissons au sol, derrière les moindres rochers, en ripostant dans le vide, des deux côtés sur les crêtes nous surplombants, car nous ne voyons rien.

Sinon que le coup des armes se rapproche de plus en plus.

 

Je retiens mon tireur FM à terre. Je ne sais comment, l’obligeant de force en le frappant sur son casque pour qu’il ne reste debout. Il aurait très certainement été tué.

J’appelle un à un par leur prénom tous mes hommes, je ne sais par quel réflexe, je sais tout leur prénom d’un seul coup.

En temps normal il m’aurait été bien difficile de m’en rappeler que quelques-uns !

Nous formons un carré entre quatre gros rochers que j’avais remarqué quelques 50 mètres derrière nous. 

 

Et là entassés avec les Harkis nous étions résolus à vendre chèrement notre peau.

On ne se faisait pas d’illusions. Je rampe près du lieutenant, et lui tient la carte pour qu’il donne les coordonnés pour le largage des paras du…1ier REP du Colonel Jeanpierre  (Ce dernier devait tomber héroïquement le 29 mai 1958 pas bien loin de ce même lieu, dans le djebel Taya, au Sud-est de Guelma, abattu par une rafale de mitrailleuse de calibre 30 tenue par les rebelles, alors qu’il survolait une opération en Alouette II) 

 

Une longue rafale de MG 42 nous aveugla soudain de débris de pierres et de branches.

Les impacts étaient à 10 cm le long de notre corps. Je le fis remarquer au S/Lieutenant Le Palmec, qui dévissait l’antenne du poste de radio, et nous giclons dans notre réduit improvisé. (Les Felles avaient vue l’antenne bien droite dépassée des lentisques)

De là nous soufflons un peu, mais les coups se rapprochent de plus en plus, ils étaient à 15 mètres dans les broussailles, bientôt cela allait « chauffer », dans un corps à corps !

 

Aplatis derrière nos armes nous attendions, sans un mot, car pour se parler, il fallait, hurler à l’oreille de son voisin. Tant le roulement des armes à feu était proche de nous.

 

Soudain les B 26 Piquent, chacun croit que c’était sur nous, les traceuses venaient droit sur nous, en éclatants sur les rocailles à 25 mètres de nous.

Ils voyaient le mouvement d’approche des Felles.

Grâce à ces avions et le 1ier R E P nous allons en sortir vivants.

 

Le chef de la Harka me demandait une cigarette après l’autre, tant et si bien que je lui abandonnais le paquet. Jamais je n’avais vu un homme fumer aussi vite, très surpris, je lui demandais ce qu’il avait :

-J’ai trois mômes ! Dit-il pour toutes réponses.

 

Nous restons quelques minutes dans cette position, sans bouger. 

Ceci nous semblait interminable.

-Mais que fout la légion ! On va se faire couper les C…s !

Enfin les paras de la légion arrivèrent par vagues, sections après sections. Nous leurs fîmes une véritable ovation.

Ils ressemblaient à des « êtres irréels » en tenue de combat propre le visage frais rasé, des équipements comme à la parade. Les voilà ces hommes du colonel Jeanpierre du 1ère R E P ils étaient nos sauveurs bienvenus.

 

Nous à côté, étions minables, débraillé, sales hirsutes, épuisés.

Eux, il y avait quelques minutes, eux étaient encore bien à l’ombre sous abris des arbres à 20 ou 30 Km de là.

Il fallait que ce soit comme cela !

La machine de combat de la légion se mit en route méthodiquement, et remarquable d’efficacité.

Au coude à coude ils avançaient tuants tous les Felles qu’ils trouvaient

Désemparés certaines jeunes recrues Felles n’arrivaient même pas à remplacer les chargeurs vides de leurs armes.

-Complètement paniqué ! Déclare un vieux légionnaire.

-Des gosses ! Ajouta-t-il les larmes aux yeux.

En deux heures de combat la légion tua 150 fellaghas. Fit 20 prisonniers. Et récupéra autant d’armes y compris 9 Mitrailleuses MG 42 les Felles étaient au totale 225. (Seulement deux légionnaires furent blessés)

Quand je pense que nous étions à peine plus d’une vingtaine d’hommes et un chien.

Notre retour se fit dans les bananes de la légion. Cela nous enchanta de voyager dans les engins de ces illustres soldats. (Au PC nous étions déjà portés disparus) 

 

J’avais à l’époque, consigné sur des feuilles de papier ce texte intégral que j’ai repris sans presque y toucher. Cela fait aujourd’hui exactement 47 ans, le 28 mars 2005 que j’avais noté cela, en manuscrit.

 

Jamais le souvenir du gendarme Gilbert Godefroid, ne s’estompa dans ma mémoire.

Cet homme m’avait donné une leçon de patriotisme, comme jamais personne ne me le fit ; il est parti avec la ferme conviction d’une victoire proche.

Il était ici pour défendre les institutions républicaines en danger.

Il avait eu le temps de me dire qu’il était marié et avait une fille, et qu’il les adorait plus que tout.

Je garde en moi son regard qu’il me fit en repartant derrière son chien Gamin, suivit d’un harki, qui avait pris la relève de la protection que je lui avais prodiguée durant toute la matinée.

Ce regard amical que nous avions entre sous-officier.

Un regard de confiance dans nos actes.

 

Il tourna un gros buisson, sur sa gauche disparaissant de ma vue.

Puis ce fut le déluge de feu qui le fit entrer pour toujours dans l’histoire de la gendarmerie nationale, et de la république Française.

 

J’ai voulu par ces quelques lignes retracer la vérité d’un fait d’armes, que certain n’étant pas directement sur place ont voulu plus ou moins s’approprier

Il fallait que j’écrive tout ceci avant de disparaître dans l’oubli de la vie qui passe.

 

Je continu mon récit :

Il fallut emporter le corps du pauvre gendarme tué. Le chien Gamin qui gisait à ses côtés, que l’on croyait mort, se jeta sur nous à l’approche du corps. Titubant, les yeux pleins de sang, une balle lui avait ouvert le sommet du crâne, une autre s’était logée dans son flanc.

Il s’allongea près du corps de son maître, il fallut attendre qu’il soit complètement inerte pour enlever le corps de son maître.

 

Gamin fut soigné, rétabli et remis à un autre gendarme pour continuer à servir, il fut décoré de la médaille de la gendarmerie nationale.

Deux ans après il mourut prématurément des suites de ses blessures. Ses cendres furent remisées avec son maître dans son tombeau à Gramat à l’école cynophile de la gendarmerie nationale. 

Ce fait d’arme fit une page entière dans le journal, le Bled, N° 115 pages 13 du 18 juin 1958 où, fut relaté cette opération.

Aux obsèques du gendarme, à Mondovi, je vis sa femme et sa fille.

J’aurais aimé leur dire comment il était mort, bravement, pour que « vive l’Algérie Française » Il était parti avec l’idée de la victoire proche.

L’opération terminée, nous recevons l’ordre de progresser derrière la Légion pour embarquer sur les bananes. Nous les voyons dans la plaine, une dizaine de kilomètres plus bas, près les chars du 31ième Dragons qui sont en bouclage.

 

Il est 17 heures, nous n’avons rien mangé depuis la veille au soir. Fourbus, nous démarrons en marche désordre.

En traversant le champ de bataille, nous voyons des morts de partout, certains gémissent. Un MDL de chez nous, un appelé, entreprend d’achever les mourants avec son PM dont il a replié le chargeur. Il introduit une cartouche à la fois dans son arme pour tirer une balle dans la tête des mourants.

Nous le regardons faire avec indifférence.

Nous croisons une Alouette II sanitaire, posée au milieu du champ de bataille. Le toubib parle avec un rebelle, la jambe déchiquetée par une grenade. Il est assis sur un rocher, le visage blême, il serre les dents, perdant son sang en abondance.

- Vous souffrez ? demande le toubib.

 -Oui, je souffre.

Puis un temps de silence, il ajoute dans un souffle :

 -De vous voir ! Avec haine, au toubib.

Celui-ci le fait embarquer, direction l’hôpital.

Les souvenirs de cette opération furent à jamais gravés dans notre mémoire de petits hussards bien dévoués à la patrie.

Nous penserons souvent aux regards déterminés du maître-chien de la Gendarmerie Nationale.

Le retour en bananes fut pour nous une révélation. Pas possible d’aller si vite, pour faire tant de chemin. Nous qui mettions si longtemps à crapahuter !

 

 

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