Bientôt Noël (méme en Algérie) de notre ami RS.

Publié le par francis.mauro

~~La nuit où les chacals se sont tus C'était une de ces nuits noires, qui aurait fait le bonheur des astronomes : une nuit aveugle,sans lune,pas la moindre lumière parasite à la ronde;et un ciel étoilé magnifique, une immensité et une profondeur infinie. Un univers d’éternité. Mon Dieu, que j'étais minuscule, à cinq mètres de hauteur, dans mon mirador où je montais la garde, au poste numéro 7 de la base aérienne 140 de Blida,au cœur de la Mitidja en Algérie. C'était en 1960 et c'était ma première garde,après trois mois sous les drapeaux en Algérie. Et je n'ai pas honte de le dire : la peur me tenait aux tripes.Le cœur qui tape aux tempes. Deux heures interminables à passer, 120 minutes,7200 secondes,seul, dans le noir absolu et dans un silence assourdissant! Oui,le silence faisait mal aux oreilles ! Un silence parfois interrompu par les jappements lugubres, les cris plaintifs des...chacals. De temps en temps, au moindre bruit suspect, je balayais l’espace avec le faisceau du projecteur mobile à 360° fixé sur le toit du mirador,comme un phare et alors des points lumineux s'allumaient, plus ou moins loin, toujours par paires:les yeux incandescents des chacals. Et c'est à nouveau le noir.J'avais froid ! C'est fou tout ce qui peut traverser votre tête ! On gamberge. Qu'est-ce que je fais ici ? Pourquoi dois-je pointer mon arme sur des gens qui ne m'ont rien fait ! Je ne connais pas d'ennemi ! Alors on compte:1,2,3...58 59 60 : encore une minute de passée. Alors on prie ! Reste avec nous, Seigneur. Des visages apparaissent en filigrane : les visages des membres de sa famille, le visage de ma bien-aimée que j'ai serrée dans mes bras une dernière fois sur le quai de la gare de Strasbourg et que je ne reverrai plus,le visage de mon ami de l'UCJG de Salm, Marc Zimmermann...mort pour la France, à la frontière Tunisienne,quelques mois plus tôt ! Pourquoi lui ? Là-haut au firmament,des millions d'étoiles : la grande et la petite Ourse, la voie lactée,Sirius, Bételgeuse, Castor et Pollux, la constellation d'Orion et au bout du timon du chariot, l'étoile polaire,celle qui montre le Nord : oui, dans cette direction, à des centaines de kilomètres au Nord : la Méditerranée, la France, l'Alsace, Strasbourg, notre rue, notre maison. Et là, une lumière:des bougies d'un sapin de Noël et celles de la couronne de l'Avent sur la table autour de laquelle sont assis mon père, ma mère, mes sœurs, ma famille, chantant douce nuit, sainte nuit..... Et une chaise vide....! Oui, j'avais oublié de vous dire : on était au soir du 24 décembre 1960 : Noël. Ma première garde. C'était moi le veilleur responsable, pour cette nuit, de la sécurité de mes camarades endormis. Alors j'ai posé mon pistolet-mitrailleur et j'ai sorti de la poche de mon treillis mon petit harmonica;qui ne me quittait jamais,j'ai accompagné leur chant...Dan cet espèce de cylindre en acier, qui constituait le mirador, mon petit harmonica résonnait comme le grand orgue de la cathédrale de Strasbourg. Et quand je me suis arrêté de jouer... ce ce silence inquiétant cette, << Stille Nacht!>> Et c'est seulement au bout de quelques minutes que je l'ai remarqué : les chacals... les chacals s'étaient tus ! Étaient-ils partis, effrayés par la musique de mon harmonica ? J'ai allumé le projecteur : non, ils étaient bien là : là-bas, à une centaine de mètre, toute la meute, immobile, comme figée, silencieuse, apaisée, qui me regardait ! Les chacals sont restés muets et je me suis plu à penser qu'ils s'étaient tus pour ne pas réveiller l'enfant Jésus dans sa crèche ! Et de là-haut,par delà les hauteurs de Chréa et des montagnes de l'Atlas toutes proches,ce négro-spiritual qui parvient à mes oreilles : Go, tell it on the mountains, Over the hills and everywhere Go tell it on the mountains, That Jesus Christ is born Et soudain la peur, ce frisson qui remonte du dos jusqu'au cuir chevelu sous le lourd, le palpitant qui bat la chamade, l'adrénaline qui déborde: des bruits de pas qui se rapprochent ! Le clac métallique du chargeur du P.M. Que je rabats nerveusement, déchire la nuit. J'allume le projecteur :  Halte là ! Qui va là ?  Sergent Moreau ! J'amène la relève de la garde !  Avance à dix pas !..Halte !.. le mot de passe !  << Bethlehem>> !  Affirmatif ! C'est bon ! Avance ! Bethlehem, oui, c'était le mot de passe que le commandement de la base avait choisi pour cette nuit de Noël ! BETHLEHEM ! Je suis descendu de mon mirador presque à regret : le temps avait passé plus vite que je ne le craignais. Ce moment ineffable, ce face à face intime avec moi-même et avec mon Seigneur ! Le sergent m'a raccompagné au poste de garde : pendant quatre heures je pourrai dormir, tout habillé, sur un lit de camp inconfortable, le pistolet-mitrailleur sous le polochon. Et puis le sergent me réveillera sans ménagement : -Soldat Egles ! Prenez votre arme ! C'est l' heure de votre deuxième tour de garde ! Vous vous souvenez du mot de passe ?  Bethlehem !...Et les chacals, sergent  Comment ça, les chacals ? Il n'a jamais compris ce que je voulais lui dire et sans doute ne m'aurait-il pas cru. Voilà : c'était mon histoire de Noël, la nuit où les chacals se sont tus. C'était en 1960 , pendant la guerre d'Algérie. J'y resterai 24 mois et j'en reviendrai, Dieu soit loué, sain et sauf. J'avais 21 ans ! Il y a de cela exactement cinquante deux ans. Beaucoup de souvenirs ont disparu de ma mémoire; ces quelques vers me sont restés : Quand les cigognes voleront noires Et que les corbeaux voleront blancs, Alors s'effaceront de ma mémoire, Les souvenirs du régiment ! Mais rien n'effacera jamais de ma mémoire le mot de passe : BETHLEHEM !

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